Les 600 m2 de fresques du Forum, réalisées par Pierre-Henri Ducos de la Haille en 1931, ont été restaurées en 2011. Cinzia Pasquali, restauratrice, nous explique en quoi a consisté ce travail.

Les murs du Forum ainsi que ceux de sa mezzanine sont décorés par des fresques (600 m2 environ) de Pierre-Henri Ducos de la Haille, et de ses élèves des Beaux-Arts. Ces fresques, datant des années 30 et commandées dans le cadre de l’exposition coloniale, ont pour thème les apports intellectuels et moraux de la France à ses colonies : science, liberté, justice... (en savoir plus sur les fresques). Outre les fresques, une peinture décorative dite "savane" recouvre les éléments verticaux et la partie haute du forum.

Si une partie des fresques a été restaurée dans les années 80, celles situées sur la mezzanine ne l’avaient pas été depuis leur création. Dans tous les cas, les fresques et la peinture décorative ont continué de subir les dégradations liées à la vie du bâtiment qui rendaient nécessaire leur restauration.

Que recouvre exactement le terme de « fresque » ?

Il est souvent utilisé improprement dans le langage courant pour désigner la peinture murale en général et plus rarement la technique.Le mot vient de l'Italien a fresco qui signifie "dans le frais". C'est une technique particulière de peinture murale dont la réalisation s'opère, avant qu'il ne soit sec, sur un enduit, appelé intonaco. Le fait de peindre sur un enduit qui n'a pas encore séché permet aux pigments de pénétrer le support, et donc aux couleurs de durer plus longtemps qu'une simple peinture. Cette technique nécessite une grande maîtrise des délais de séchage et la peinture doit être exécutée très rapidement, entre la pose de l'enduit et son séchage complet.

Comment ont été réalisées les fresques du forum ?

L’artiste a interprété la technique classique de la fresque en l’ajustant à ses préoccupations esthétiques et stylistiques. Il n’a pas eu recours au principe de lissage de l’enduit frais comme chez les Romains ou à la Renaissance. Il a plutôt recherché une texture rugueuse, qui confère un aspect clair, mat, et un peu adouci à la peinture, très semblable à l’esthétique du mouvement Nabis (Maurice Denis). C’est par une augmentation de la proportion et de la granulométrie du sable qu’il parvient à ce résultat.

Si on entre plus dans les détails, il s’agit d’une technique réalisée en seulement deux couches d’enduit. La première, de préparation du mur, est très grossière et probablement exécutée avec du sable et du ciment au lieu de la chaux. La seconde couche, qui accueille la peinture (la couche picturale), est d’épaisseur variable, entre 0,5 et 1 cm. Elle est composée de chaux et de sable d’une granulométrie moyenne.
Si la technique n’est pas classique, les caractéristiques de l’exécution, elles, sont typiques de la fresque : la matière picturale est très fluide et les contours sont soulignés au pinceau d’un trait brun. La palette de couleur est réalisée avec des terres pour les verts et les bruns, des oxydes de fer pour les rouges et les jaunes, du bleu d’outremer, du noir au carbone et du blanc de Saint-Jean (carbonate de calcium). Les noms des figures, inscrits en haut dans des cartouches blanches, ont été réalisés avec une dorure à la mixtion.

Dans quel état de conservation étaient ces fresques avant votre intervention ?

Les fresques avaient subi plusieurs types d’altérations. D’abord des altérations de l’enduit qui a tendance à se désagréger. L’importance de la proportion de sable a pu engendrer cette perte de cohésion, d’où la présence de multiples décollements des deux enduits. Ce type d’altération est donc plutôt lié à la mise en œuvre qu’aux conditions de conservation.

On constatait également des altérations de la couche picturale, elle aussi affectée par une perte de cohésion qui se traduit par une grande fragilité mécanique.

Et, dernier type d’altération, des altérations de surface. Ces altérations étaient très différentes dans le Forum et dans la mezzanine. Dans le forum, elles étaient principalement d’origine accidentelle, liées à la présence du public et, de ce fait, situées surtout en partie basse (traces de mains, de semelles de chaussures, etc.). On y observait également, sur l’ensemble de la surface, une épaisse couche de poussière et de crasse due à la pollution (chauffage, trafic urbain, présence du public).

Sur la mezzanine, l’état d’altération était bien plus important que dans le forum et surtout lié à l’installation, dans les années 50-60, de meubles et de vitrines d’exposition.

Dans quel état se trouvait la peinture décorative ?

La peinture décorative recouvre les colonnes du Forum et de la mezzanine, ainsi que l’intérieur et l’extérieur de la balustrade, le plafond, et la partie inférieure des murs de la mezzanine. Elle est exécutée sur le même enduit que les fresques, et a été réalisée à l’éponge avec un ton brun-orangé directement sur l’enduit.

La majeure partie de cette peinture décorative a été refaite dans le passé mais de façon très grossière. Les parties refaites avaient une surface plus brillante que l’original, la couleur brun-orangé était plus soutenue, et la technique à l’éponge plus mécanique et dense. On le voyait d’autant plus que des parties originales de la peinture avaient été conservées dans la mezzanine. Esthétiquement parlant, ces zones originales, même si elles ont subi des dégradations, restaient bien plus accordées aux fresques, tant au niveau des couleurs que de la matière, que les parties refaites qu’il a fallu reprendre.

En quoi a consité la restauration ?

Notre intervention a été un peu différente dans le forum et dans la mezzanine mais, de manière générale, notre travail a tourné autour de trois phases : nettoyage, consolidation-refixage et réintégration.

Premier temps, le nettoyage : nous avons examiné minutieusement la surface des fresques pour y repérer les altérations, nous avons ensuite dépoussiéré au moyen de pinceaux doux et d’un aspirateur aux normes muséales. Puis nous avons effecté un décrassage mécanique avec une gomme de type Wishab de dureté moyenne. Le nettoyage est une intervention délicate, mais indispensable pour permettre d’effectuer efficacement le refixage de la couche picturale. De plus, il apporte une amélioration esthétique non négligeable : les couleurs sont plus vives, et la peinture retrouve toute sa profondeur, en particulier dans la mezzanine.

Viennent ensuite la consolidation et le refixage : nous avons consolidé l’enduit par l’injection de résine acrylique puis nous avons refixé la couche picturale avec une résine acrylique en solution. La consolidation de l’enduit a du être menée de façon systématique sur l’ensemble de la surface car sa dégradation est liée à la mise en œuvre des fresques plus qu’à des altérations externes.

 

Puis, dernier temps, la réintégration : nous avons procédé au masticage des lacunes avec un mortier a base de chaux et de poudre de marbre et nous avons retouché les parties altérées à l’aquarelle.
C’est dans cette phase également la peinture décorative a été traitée dans l’optique de redonner de la cohérence à l’ensemble. Cette peinture participe à l’effet décoratif de la salle et, du fait de l’étendu de sa surface, influe sur la vision des fresques. Par conséquent, il paraissait difficilement envisageable de conserver la peinture décorative dans son état, car sa couleur et sa matière ne s’intègraient pas à la surface des fresques. Il s’agissait donc de lui redonner son aspect d’origine.
C’est après cette phase que l’ensemble a retrouvé toute sa lisibilité.

 
Entretien avec Cinzia Pasquali de l’Atelier Arcanes réalisé en mai 2011