"Noire" de Tania de Montaigne
Avant Rosa Parks, la jeune adolescente Claudette Colvin a défié la ségrégation dans un bus de Montgomery. Présentée au Palais de la Porte Dorée les 21 et 22 mars à l’occasion du Grand Festival 2026, l'œuvre immersive Noire restitue son combat oublié à travers une expérience unique tirée du livre éponyme de l’écrivaine et dramaturge Tania de Montaigne. Rencontre avec son autrice.
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Tania de Montaigne dans l’adaptation théâtrale de « Noire » mise en scène par Stéphane Foenkinos
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© Novaya
Comment avez-vous découvert l’histoire de Claudette Colvin ?
Tania de Montaigne : Il y a 10 ans, on m'a proposé de participer à une collection littéraire intitulée « Nos héroïnes ». Le principe était de parler d’une héroïne oubliée par l’histoire. Au moment où j’allais renoncer faute d’idées, je me suis souvenue, en consultant mes carnets de notes, de l'histoire d’une adolescente, Claudette Colvin, qui aurait pu être Rosa Parks mais ne l’avait pas été. Deux lignes griffonnées sur un cahier ont ainsi déterminé l’aventure incroyable que je vis encore aujourd’hui.
Avez-vous eu l’occasion de la rencontrer en personne ?
T.M : Quand j’ai commencé à travailler sur le livre, j’ai contacté Claudette Colvin qui ne souhaitait pas parler. J’ai donc écrit en respectant sa volonté de silence, en faisant un gros travail de recherches d'archives et en veillant à ne jamais parler à sa place.
En 2023, lorsque nous avons créé l’expérience immersive au Centre Pompidou à Paris avec Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud, j’ai entrepris de la retrouver et l'ai invitée à venir témoigner. Je trouvais qu’il était important qu’on entende sa voix. Et cette fois-ci, elle a accepté ! Trop fatiguée pour faire un voyage aussi long à 83 ans, nous avons discuté via visioconférence : cela nous a permis de nous rencontrer et d’offrir au public une grande masterclass durant laquelle elle a pu expliquer son geste, raconter sa vie après le boycott. C’était merveilleux. Elle était étonnée de voir que ces personnes, de tous âges et de toutes couleurs, étaient venues pour elle et connaissaient très bien son histoire. Elle qui était si peu connue dans son propre pays découvrait son importance en France. C’est le seul pays au monde où un bâtiment porte son nom.
Et pour moi, c’était intéressant et émouvant de voir et d’entendre une personne que j’ai essayé de comprendre et de raconter.
NDLR : Claudette Colvin est décédée le 13 janvier 2026.
Claudette Colvin
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© Novaya
Quelle était votre intention en écrivant ce livre ? Souhaitiez-vous vous adresser à un public en particulier ?
T.M : Mon intention était de montrer que contrairement à ce que l’on pense, un héros ou une héroïne n'est pas nécessairement la personne la plus populaire, même si on veut souvent croire qu’il ou elle est un personnage hors du commun, extraordinaire. En réalité, si nous bénéficions de droits dans nos vies, nous le devons majoritairement à des gens comme Claudette Colvin, des gens ordinaires qui se sont opposés à l'injustice.
Claudette Colvin c'est nous. Et à chaque injustice, chaque fois que l'on se dit qu’il ne sert à rien d’agir, il faut se souvenir qu'elle et tous les anonymes qui ont fait l'Histoire, ont agi avec conviction et constance parce que cela leur semblait juste, et non pas pour être connus ou reconnus. D'ailleurs pendant la masterclass, Claudette, qui avait alors 83 ans et dont la vie a été particulièrement difficile, nous a dit : « Il faut se battre, toujours et pour les droits de tous. »
Après le théâtre, la réalité augmentée est devenue une autre manière de raconter cette histoire. Quelles différences voyez-vous entre ces deux modes de narration ? L’idée vous a-t-elle plu immédiatement ?
T.M : L’idée d’une adaptation en réalité augmentée m’a plu car à la différence de la réalité virtuelle, le réel n’est jamais effacé : les participants continuent de se voir tout en étant plongés dans les années 1950. Cela permet de retrouver deux éléments essentiels du livre : l’importance du collectif et comment le présent est forgé par le passé.
L’une des différences que je note entre les deux modes de narration, c’est que dans un livre, le lecteur et l’auteur travaillent ensemble. On peut laisser les phrases en suspens, l’imaginaire du lecteur fabrique les images, réinvente les espaces et remplit les vides. Avec la réalité augmentée, l’image entre dans l’équation et on se demande comment cette liberté va pouvoir exister maintenant que les personnages sont incarnés. Mais que ce soit avec Émilie Plateau pour la bande dessinée, Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud, pour le théâtre ou l’expérience immersive, ce sont à chaque fois des artistes géniaux qui se sont emparé du livre et qui y ont mis leur poésie, créant des œuvres à part entière. C’est ce qui me plait et m’émerveille.
Noire, une installation immersive réalisée par Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud d'après Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin de Tania de Montaigne (éditions Grasset, 2015) / Samedi 21 & dimanche 22 mars 2026 : en savoir plus sur l'événement