Interview

Rencontre avec Nedjma Kacimi, lauréate du Prix littéraire de la Porte Dorée 2022

Avec Sensible, Nedjma Kacimi explore les conséquences de la guerre d’Algérie sur la jeunesse française. Un livre indigné et tendre, lauréat du Prix littéraire de la Porte Dorée 2022. Rencontre.

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Nedjma Kacimi
© Cerino

"Sensible", ni roman ni essai

C’est venu comme ça, un soir, dans une voiture. Des notes jetées sur des bouts de papier, alors que son mari Melchior roulait vers une réunion de famille. Des mots évidents pour raconter un passé qui ne passe pas. En cinq mois, « dans un état quasiment hypnotique », dit-elle, Nedjma Kacimi a écrit. À la fois érudit et cru, drôle parfois, Sensible explore les conséquences de la guerre d’Algérie sur la société française. Ou comment « la guerre finie, l’après-guerre ne va plus cesser de durer », écrit-elle. Sensible n’est ni un roman, ni un essai, mais une suite de textes comme un collage impressionniste. Nedjma Kacimi y convoque Albert Camus et Yvonne de Gaulle, décortique Poil de Carotte et les rumeurs de sida autour d’Isabelle Adjani, explique l’histoire des pieds-noirs. « Venons-en au fait », écrit-elle souvent. Elle écrit que l’insécurité, c’est aussi celle de cette jeunesse qui n’a pas de travail ni de perspectives. Démontre comment la honte peut être contagieuse. Elle y raconte aussi les parcours individuels à rebours de l’histoire officielle. Dont celui de sa propre mère Pierrette, profs de maths arrivée en Algérie au moment de l’indépendance par amour pour le médecin Mahamed Kacimi.

Écrire pour la jeunesse

Lauréate du Prix littéraire de la Porte Dorée avec ce premier ouvrage, Nedjma Kacimi n’imaginait pourtant pas écrire sur cette histoire. « Pour moi, c’était clair. Le racisme, l’immigration, cela ne m’intéressait pas ». Installée en Suisse après avoir bourlingué dans le monde entier, elle pensait en avoir fini avec le sujet. L’enfance protégée dans un village de l’Ain, puis les vexations, le racisme ordinaire, les sempiternelles questions : « Française oui, mais de quelle origine ? Dans quelles proportions ? » Nedjma Kacimi dit qu’elle n’a pas quitté la France pour cela, « mais cela m’arrangeait bien de suivre mon mari. » Elle écrivait, mais pas sur ça.

Jusqu’en 2017. Au moment où l’auteure reçoit « une très belle lettre du gouvernement suisse m’invitant à demander la nationalité » l’affaire Théo éclate en Seine-Saint-Denis. « Ce jeune homme blessé à coups de matraque par quatre policiers, c’est littéralement notre jeunesse qui se fait mettre », résume Nedjma Kacimi. Dans le mouvement des Gilets jaunes, quelques mois plus tard, pas de jeunes issus des banlieues.

Une jeunesse qui n’a même plus la force de se révolter, c’est une jeunesse laminée. C’est pour elle que j’ai voulu écrire. Comme une consolation. Pour nommer les choses afin que ces jeunes puissent passer à autre chose.

Nedjma Kacimi

De salons du livre en librairies, on vient la voir et la remercier. Des jeunes et des vieux, des Français d’origine maghrébine mais aussi bourguignonne ou pied-noir, qui portent tous le traumatisme de la guerre d’Algérie. Des gens de son âge, élevés pour ne pas faire de vague, mais toujours renvoyés à leurs origines. Tout comme leurs enfants, acteurs de la révolte des banlieues de 2005. « Combien de générations faudra-t-il pour être considéré et traité comme français ? » s’interroge l’écrivaine.

À l'automne 2022, grâce à une résidence d’écriture montée en collaboration avec le Palais, Nedjma Kacimi va pouvoir aller à la rencontre des collégiens et lycéens. « C’est le deuxième cadeau que me fait le Palais ! » Elle s’attellera en parallèle à l’écriture d’un nouveau roman, plus léger. Il sera consacré à la littérature dite « à pitch », ces recettes d’écriture venues des États-Unis. Le tome 2 de Sensible, envisagé, attendra. « Je n’ai pas la force pour le moment. »