Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc, philosophes, auteurs, associés à Persona grata.

Rencontre avec les philosophes Guillaume le Blanc et Fabienne Brugère, auteurs du livre La fin de l’hospitalité (Flammarion, 2017), qui accompagnent le commissariat de l'exposition Persona grata.

Fabienne Brugère

Fabienne Brugère © Philippe Matsas / Opale / Leemage / Flammarion

Guillaume le Blanc

Guillaume le Blanc. Photo : Philippe Matsas © Flammarion

Vous êtes philosophes. Pourquoi ce choix du reportage de terrain pour écrire sur l’hospitalité ?

Fabienne Brugère : Michel Foucault disait qu’il y a plus d’idées dans le monde que les intellectuels ne l’imaginent. Cette philosophie de terrain est inscrite dans nos parcours respectifs. Nous avons voulu aller voir, pour ensuite écrire et faire des propositions. C’était notre façon d’agir face à cette crise qui laisse tant de gens démunis et qui est vouée à durer.

Guillaume le Blanc : Il nous fallait saisir sur le vif, de la façon la plus sensible, de Calais à la frontière italienne ou au camp berlinois de Tempelhof, ce qu’il en est de l’hospitalité. A Calais, nous avons cherché la jungle. Elle n’est sur aucune carte, signalée par aucun GPS. Comment être reconnu comme un humain quand le lieu où l’on vit n’est représenté nulle part ? L’hospitalité, simplement, c’est arriver à créer un lieu pour des vies privées de lieux.

Vous évoquez cette tradition de l’hospitalité qui remonte à l’Antiquité. Qu’est-ce qui a changé pour que l’accueilli soit à nouveau considéré, avant tout, comme un étranger ?

G.L.B.: Du côté des Etats, on est passé de l’hospitalité à l’hostilité. J’y vois une conséquence de la crise des États-nations. Cette nation, gouvernants et gouvernés ne savent plus trop comment la définir - et pourtant, regardez l’engouement de tout un pays pour la victoire française en Coupe du monde ! -. Pour redéfinir avec facilité la nation, les Etats rétablissent le fantasme de la frontière, la séparation entre le dedans et le dehors, le « eux » et le « nous ».

F.B.: Ce n’est pas la première fois : la haine de l’étranger s’est construite de façon cyclique au cours de l’histoire. Dans la loi française, un « délit d’hospitalité » est même apparu en 1995. On constate que la démocratie perd de sa valeur, permettant l’installation de régimes de moins en moins démocratiques.

Comment les Etats peuvent-ils redevenir hospitaliers ?

G.L.B. : Contre la culture de la peur qui s’est installée, de nombreux gouvernés considèrent toujours que l’hospitalité est moins un péril que l’occasion de nouer des liens. Les Etats devraient faire davantage confiance à la société civile. Il leur appartient aussi de combattre la peur par des arguments rationnels, comme la baisse constante des demandeurs d’asile en Europe. Il faut enfin développer une éducation internationale, la réelle connaissance des pays d’où viennent les migrants. Et définir avec précision les conditions d’une vraie hospitalité politique, au lieu de secourir puis de rendre invisibles les secourus.

Entretien extrait du Journal du Palais n°4, septembre 2018.