La bibliothèque "latérale" de Mohamed Mbougar Sarr

À l’occasion du festival littéraire Maillage, le romancier Mohamed Mbougar Sarr propose sa « bibliothèque latérale » dans le Salon des laques du Palais. Il y réunit une vingtaine de livres qui l'ont accompagné de l'enfance à aujourd'hui. À rebours de la bibliothèque idéale, elle emprunte le chemin des correspondances inattendues entre les époques, les langues et les continents.

Pensée comme une constellation de lectures plutôt qu'un panthéon littéraire, cette sélection fait dialoguer des écrivains connus et d'autres à découvrir. Chaque livre y trouve sa place non par sa réputation, mais par les liens qu'il tisse avec les autres, selon une logique de résonances, de déplacements et d'affinités.

Retrouvez ci-dessous les pensées de l’auteur et sa bibliographie.

Léger et vif, ce rayon se détache du corps central massif et parfait de la bibliothèque idéale, dont il constitue non point le contraire, la sélection idéale l’est parce qu’elle contient déjà tous ses contraires possibles, mais le contraste géométrique et spirituel. C’est une question de mouvement : alors que la cinétique inexorable de la bibliothèque idéale l’élève vers les dieux, cette étagère bifurque vers un paysage terrestre, sans dieux, prometteur et désespéré, où elle pourrait obtenir quelques données nouvelles sur l’inconnu ou, ce qui est peut-être mieux, s’y perdre. Je ne peux mieux définir la bibliothèque latérale : la composent des livres qui, ayant renoncé avec modestie à l’idéal, cèdent à l’appel aristocratique et un peu spartiate du chemin de côté. 

Je tiens fermement à cette liste. Pourraient y figurer, cela va de soi, bien d’autres textes : la bibliothèque latérale n’a de limites que celles tracées par la paresse et l’ignorance, le manque de temps et les caprices de la mémoire. Les œuvres que j’ai choisies me semblent cependant correspondre aux deux conditions qui président à l’esprit latéral : un certain sens du secret et un goût exquis de la quête. Secret ne signifie pas inconnu : tel nom pourra bien paraître exotique, vaguement, ou un peu lointain dans les souvenirs, Hans Henny Jahnn ? Dambudzo Marechera ? Alejandra Pizarnik ? Isegawa (qui doit être Japonais) ? ; tel autre prêtera à confusion, Thomas Wolfe n’est pas Tom Wolfe ; mais beaucoup d’autres sont connus (ce qui ne signifie évidemment pas toujours : lus) d’un lectorat informé sans être érudit. Une rapide recherche, du reste, montrera que je ne suis pas non plus allé chercher ce peloton, par sadisme ou snobisme, dans les arrières-pages semi-oubliées d’obscures anthologies littéraires. Rien que des classiques ici, ou presque. 

Certains sont encore à découvrir et tant mieux : Armah, Marechera, Jahnn, Saer, Lispector, Isegawa (qui est Ougandais) par exemple. D’autres sont à redécouvrir et je m’en réjouis aussi ; je songe à : McKay, Daumal, Ken Bugul, Schulz, Fante, Le Brun, Bernhard, Wolfe, Bolaño, Chauvet. Il y en a dont la découverte doit être poursuivie, et là s’ouvre peut-être un deuxième niveau, latéralement pertinent, du secret : il s’agissait de proposer, à l’intérieur d’œuvres déjà reconnues et canonisées, des textes qu’on cite moins. Ainsi : La chambre de Giovanni plutôt que La prochaine fois le feu pour Baldwin ; les Journaux de Pizarnik plutôt que sa splendide poésie ; de Thomas Bernhard, Oui plutôt que Maîtres anciens ou Extinction ; Les détectives sauvages chez Bolaño alors que 2666 couronne son œuvre (affirmation discutable, mais tout est réfutable : c’est une loi annexe mais historique de la philosophie latérale). Quant à l’exquis goût de la quête, je dirais qu’il caractérise toute œuvre qui ne sépare pas la recherche formelle d’une certaine quête existentielle : c’est la même recherche, puisque toute forme est aussi une métaphysique. D’où ceci : même les œuvres dont la facture paraît plus classique en apparence (L’âge d’or n’est pas pour demain ou Demande à la poussière, par exemple) ne déparent pas cette compagnie qui, par la recherche d’une langue et d’une structure singulières, affirme l’existence d’un sens neuf. 

Il suffit d’entrer dans la bibliothèque latérale pour remarquer aussitôt qu’elle est mondiale. Qu’on ne voie pas là une artificielle juxtaposition d’œuvres de tous horizons. Cet éclatement (on pourrait aussi dire : variété) de mes choix reflète une conviction politique profonde : toute œuvre n’existe que par son inscription dans une généalogie inattendue ou un dialogue secret. Dialogue avec les lecteurs, c’est entendu ; mais dialogue, surtout, avec d’autres œuvres éloignées d’elle dans l’espace et/ou le temps. Pour éviter l’écrasement et les hiérarchies stériles, la bibliothèque latérale fonctionne latéralement, c’est-à-dire par correspondances. Certaines sont surréalistes et jouissent en cela des faveurs de hasards objectifs. D’autres relèvent de mes rêveries ou de mes désirs, qui sont autre chose que ma seule imagination. Le principe général qui harmonise ce mouvement d’astres est musical ou, si on préfère, poétique. 

Selon ce principe, voici une proposition de correspondances de lectures. 

  • L’âge d’or n’est pas pour demain s’associe harmonieusement avec Oui. 
  • Le Mont analogue se lit dans une magnifique alternance avec Le Navire de bois.
  • La chambre de Giovanni est l’envers du Baobab fou, qui est lui-même une version soft des Journaux de Pizarnik. 
  • Banjo est ouvert à toute fraternité littéraire, mais chantera seul encore un temps. 
  • Soleil noir paraît moins amer après quelques pages de Demande à la poussière.
  • Demande à la poussière pourrait être une section californienne des Détectives sauvages. 
  • Les Détectives sauvages est ouvert à toute fraternité, mais c’est livre solitaire.
  • La passion selon G.H. se comprend mieux après Glose. 
  • Il y a dans Glose une façon de voir, sentir et penser la ville dont on ne trouve l’équivalent que dans Un Nègre à Paris.
  • Les boutiques de cannelle sont le miroir de Ombre pour ombre. Et inversement. 
  • Les Chroniques abyssiniennes vont l’amble avec Amour, colère et folie.
  • J’ai toujours associé Pizarnik et Tchicaya en poésie. J’ignore si la conversation tiendrait entre les Journaux de l’une et J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, du second. 
  • Look homeward, Angel et Le Temps et le fleuve se lisent avec tout ce qu’on voudra, mais d’abord seuls.