La bibliothèque "latérale" de Mohamed Mbougar Sarr
À l’occasion du festival littéraire Maillage, le romancier Mohamed Mbougar Sarr propose sa « bibliothèque latérale » dans le Salon des laques du Palais. Il y réunit une vingtaine de livres qui l'ont accompagné de l'enfance à aujourd'hui. À rebours de la bibliothèque idéale, elle emprunte le chemin des correspondances inattendues entre les époques, les langues et les continents.
Pensée comme une constellation de lectures plutôt qu'un panthéon littéraire, cette sélection fait dialoguer des écrivains connus et d'autres à découvrir. Chaque livre y trouve sa place non par sa réputation, mais par les liens qu'il tisse avec les autres, selon une logique de résonances, de déplacements et d'affinités.
Retrouvez ci-dessous les pensées de l’auteur et sa bibliographie.
Roman du désenchantement lucide devant les illusions postcoloniales africaines. Sans espoir, et pourtant lumineux. A noter : une inoubliable scène de fuite par des latrines.
Faux roman maritime, vrai roman allégorique, à la densité folle, qui interroge la nature de ce que nous transportons en nous, et l’incertitude liée à notre destination. J’y ai découvert le beau mot de subrécargue (qui est aussi le plus beau personnage du livre).
Ode au port de Marseille dans les années 1930, à ses accents, à ses aventures nocturnes, à la musique, par un pur poète noir, jamaïcain, que Senghor, Césaire et damas reconnurent comme un maître du rythme et de l’image.
Sans ce roman, je n’aurais pas écrit De purs hommes. La sensibilité et l’intelligence extrêmes de Baldwin s’y mêlent à une vision crue et cruelle et tendre des couples, de ce qu’il peut y avoir de sordide, de petit, de beau qui les fonde ou les défait. Ce n’est pas un livre sur l’homosexualité, mais sur l’amour.
La force de ce roman sur la violence politique au Zimbabwe vient surtout de la puissance des images et de l’obsédante voix du narrateur, prisonnier qui se souvient de l’horreur et de l’amour. A lire l’esprit clair et assoiffé d’images.
Roman d’aventures, symboliste et philosophique, à la limite de la mystique, mais sans jamais perdre de vue le plaisir de la quête de l’énigmatique Mont analogue. Laisse une empreinte persistante sur l’esprit.
La poétesse argentine au regard hypersensible a écrit une grande œuvre en prose : son Journal, où sa finesse émotionnelle, son intelligence de lectrice croise ses doutes, ses idées noires, ses obsessions, sa solitude et sa constante recherche d’amour et de sensations vraies.
Traversée intime d’un pays abyssal, l’Ouganda sous Amin Dada, et d’une famille délirante. Souffle narratif, acuité du regard, proximité des personnages, y compris les plus fous. Tour de force romanesque. Il s’y trouve, dès la première phrase, un crocodile terrifiant auquel, en guise d’hommage, j’ai donné un descendant dans mon dernier roman.
Le livre d’un ironiste, passionné par le secret, les secrets d’une ville, Paris, qu’il comprend et ne comprend jamais. D’où le charme du livre, délice d’observation, de moquerie, de curiosité et de tendresse. Je me souviens d’une phrase : à Paris, on ne rêve pas, on a rendez-vous.
Vous ne verrez plus les blattes du même œil. Œuvre majeure de la grande écrivaine brésilienne. Texte métaphysique et introspectif, proche, parfois, de l’incantation religieuse. Pourtant, rien n’est plus concret : une femme se découvre vivante.
Le plus grand poète africain de langue française, tout simplement. Voix reconnaissable entre toutes, par son sens de la métaphore et sa compréhension de la douleur intime et politique.
Sans doute l’auteur le plus drôle et le plus désespéré que j’aie lu ces dernières années. Grand texte sur la solitude et la naissance de l’écriture. Une scène merveilleuse avec du lait et des oranges vous y attend.
Deux chefs-d’œuvre de lyrisme et de compassion. Générosité du style et du cœur, amour des paysages, profondeur du regard sur l’éveil à soi, à la vocation d’artiste, à la violence d’un pays, l’Amérique. Peut-être le plus grand roman d’initiation de la littérature américaine.
J’ai lu Annie Le Brun récemment, et suis tout de suite tombé sous le charme de ses images intenses, de son intelligence sans démonstration, de son refus du désir facile. Elle croit en l’ailleurs, comme une vraie surréaliste, et on croit en sa prose.
Peut-être la meilleure manière d’engager la lecture de Bernhard. Le style (ample, sinueux, répétitif, fluvial) y est déjà, comme l’humour noir et sec, le regard désespéré sur la condition humaine. Et pourtant, grand oui à la vie.
Une grande tresse romanesque à trois nattes, les trois mots du titre, auxquels il faut ajouter un quatrième : la dictature. Comment s’aimer dans une dictature, à l’intérieur d’une société gangrénée par la violence politique, de classe, de race ? Comment se révolter contre elle ? Comment ne pas y devenir fou ? Un des sommets de la littérature haïtienne.
Étrange livre, c’est-à-dire beau, flottant, puisque la question est toujours posée de savoir si on rêve ou non. Fantasque, angoissant, visionnaire, ironique aussi, dans la manière des grands Polonais de la première moitié du XXe siècle (Gombrowicz, Andrzejewski…).
Le moins connu des géants argentins, sans doute. Intelligent, subtil et pourtant tout à fait incarné, plaisant, superbement raconté. Comment se fait-il qu’on ne se souvienne pas tous de la même chose au sujet des mêmes événements ?
Tendresse absolue pour ce livre d’une honnêteté pure, mélancolique et violent, qui est surtout un livre sur l’amour perdu.
Mon roman peut se lire comme une agonie mais aussi comme un jeu. Livre pour les poètes, pour les détectives, pour les amoureux, pour les marginaux, qui sont les mêmes. Énergique, mélancolique, sensuel, d’une inépuisable inventivité narrative. Chef-d’œuvre absolu – je ne suis pas ouvert au débat.
Léger et vif, ce rayon se détache du corps central massif et parfait de la bibliothèque idéale, dont il constitue non point le contraire, la sélection idéale l’est parce qu’elle contient déjà tous ses contraires possibles, mais le contraste géométrique et spirituel. C’est une question de mouvement : alors que la cinétique inexorable de la bibliothèque idéale l’élève vers les dieux, cette étagère bifurque vers un paysage terrestre, sans dieux, prometteur et désespéré, où elle pourrait obtenir quelques données nouvelles sur l’inconnu ou, ce qui est peut-être mieux, s’y perdre. Je ne peux mieux définir la bibliothèque latérale : la composent des livres qui, ayant renoncé avec modestie à l’idéal, cèdent à l’appel aristocratique et un peu spartiate du chemin de côté.
Je tiens fermement à cette liste. Pourraient y figurer, cela va de soi, bien d’autres textes : la bibliothèque latérale n’a de limites que celles tracées par la paresse et l’ignorance, le manque de temps et les caprices de la mémoire. Les œuvres que j’ai choisies me semblent cependant correspondre aux deux conditions qui président à l’esprit latéral : un certain sens du secret et un goût exquis de la quête. Secret ne signifie pas inconnu : tel nom pourra bien paraître exotique, vaguement, ou un peu lointain dans les souvenirs, Hans Henny Jahnn ? Dambudzo Marechera ? Alejandra Pizarnik ? Isegawa (qui doit être Japonais) ? ; tel autre prêtera à confusion, Thomas Wolfe n’est pas Tom Wolfe ; mais beaucoup d’autres sont connus (ce qui ne signifie évidemment pas toujours : lus) d’un lectorat informé sans être érudit. Une rapide recherche, du reste, montrera que je ne suis pas non plus allé chercher ce peloton, par sadisme ou snobisme, dans les arrières-pages semi-oubliées d’obscures anthologies littéraires. Rien que des classiques ici, ou presque.
Certains sont encore à découvrir et tant mieux : Armah, Marechera, Jahnn, Saer, Lispector, Isegawa (qui est Ougandais) par exemple. D’autres sont à redécouvrir et je m’en réjouis aussi ; je songe à : McKay, Daumal, Ken Bugul, Schulz, Fante, Le Brun, Bernhard, Wolfe, Bolaño, Chauvet. Il y en a dont la découverte doit être poursuivie, et là s’ouvre peut-être un deuxième niveau, latéralement pertinent, du secret : il s’agissait de proposer, à l’intérieur d’œuvres déjà reconnues et canonisées, des textes qu’on cite moins. Ainsi : La chambre de Giovanni plutôt que La prochaine fois le feu pour Baldwin ; les Journaux de Pizarnik plutôt que sa splendide poésie ; de Thomas Bernhard, Oui plutôt que Maîtres anciens ou Extinction ; Les détectives sauvages chez Bolaño alors que 2666 couronne son œuvre (affirmation discutable, mais tout est réfutable : c’est une loi annexe mais historique de la philosophie latérale). Quant à l’exquis goût de la quête, je dirais qu’il caractérise toute œuvre qui ne sépare pas la recherche formelle d’une certaine quête existentielle : c’est la même recherche, puisque toute forme est aussi une métaphysique. D’où ceci : même les œuvres dont la facture paraît plus classique en apparence (L’âge d’or n’est pas pour demain ou Demande à la poussière, par exemple) ne déparent pas cette compagnie qui, par la recherche d’une langue et d’une structure singulières, affirme l’existence d’un sens neuf.
Il suffit d’entrer dans la bibliothèque latérale pour remarquer aussitôt qu’elle est mondiale. Qu’on ne voie pas là une artificielle juxtaposition d’œuvres de tous horizons. Cet éclatement (on pourrait aussi dire : variété) de mes choix reflète une conviction politique profonde : toute œuvre n’existe que par son inscription dans une généalogie inattendue ou un dialogue secret. Dialogue avec les lecteurs, c’est entendu ; mais dialogue, surtout, avec d’autres œuvres éloignées d’elle dans l’espace et/ou le temps. Pour éviter l’écrasement et les hiérarchies stériles, la bibliothèque latérale fonctionne latéralement, c’est-à-dire par correspondances. Certaines sont surréalistes et jouissent en cela des faveurs de hasards objectifs. D’autres relèvent de mes rêveries ou de mes désirs, qui sont autre chose que ma seule imagination. Le principe général qui harmonise ce mouvement d’astres est musical ou, si on préfère, poétique.
Selon ce principe, voici une proposition de correspondances de lectures.
- L’âge d’or n’est pas pour demain s’associe harmonieusement avec Oui.
- Le Mont analogue se lit dans une magnifique alternance avec Le Navire de bois.
- La chambre de Giovanni est l’envers du Baobab fou, qui est lui-même une version soft des Journaux de Pizarnik.
- Banjo est ouvert à toute fraternité littéraire, mais chantera seul encore un temps.
- Soleil noir paraît moins amer après quelques pages de Demande à la poussière.
- Demande à la poussière pourrait être une section californienne des Détectives sauvages.
- Les Détectives sauvages est ouvert à toute fraternité, mais c’est livre solitaire.
- La passion selon G.H. se comprend mieux après Glose.
- Il y a dans Glose une façon de voir, sentir et penser la ville dont on ne trouve l’équivalent que dans Un Nègre à Paris.
- Les boutiques de cannelle sont le miroir de Ombre pour ombre. Et inversement.
- Les Chroniques abyssiniennes vont l’amble avec Amour, colère et folie.
- J’ai toujours associé Pizarnik et Tchicaya en poésie. J’ignore si la conversation tiendrait entre les Journaux de l’une et J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, du second.
- Look homeward, Angel et Le Temps et le fleuve se lisent avec tout ce qu’on voudra, mais d’abord seuls.