Trois questions à

Johann G. Louis, auteur et illustrateur de bandes dessinées

Johann G. Louis, auteur et dessinateur de bande dessinée, s’apprête à livrer une performance live unique lors du Grand Festival. Accompagné de la chanteuse Leïla Duclos et du contrebassiste Gilles Coquard, il donnera vie aux planches de son dernier roman graphique Manouche Manouche, porté par les accents envoûtants du jazz manouche. Un concert dessiné où se mêlent intimité et réflexion, explorant les thèmes du racisme et de l’antitsiganisme. Rencontre. 

Portrait de Johann G.Louis

"Manouche Manouche" est une autofiction nourrie de votre histoire personnelle. Qu’aviez-vous le plus envie de transmettre avec ce texte ?

Johann G. Louis : On a utilisé le mot “autofiction” pour présenter le livre, mais je ne suis pas totalement à l’aise avec ce terme. L’intrigue est inventée. Les émotions et questionnements sont quant à eux, réels. Dans la bande dessinée, le personnage d’Antoine découvre à 18 ans qu’il a des origines manouches. Cette situation est inspirée de ma propre expérience : tout comme lui, j’ai découvert tardivement que j’avais des origines manouches du côté maternel. Et c’est ce qui m’intéressait tout particulièrement ici : raconter ce moment où l’on découvre une partie de son histoire, quelque chose tenu sous silence depuis longtemps. 

Couverture de Manouche Manouche

Legende

Couverture de la bande dessinée « Manouche Manouche »

Credit

© Johann G. Louis

Dans ma famille, ces origines manouches étaient un peu floues, un peu effacées. Le livre est donc aussi une manière de mettre en lumière cette mémoire et de réfléchir à ce qui reste en nous d’un héritage, même lorsqu’on ne le connaît pas vraiment.

Et puis il y a une autre dimension dans le récit : la découverte de la sexualité. Antoine vit aussi un été fondateur où il découvre son désir pour un garçon. C’est pour ça que je parle parfois d’intersectionnalité : dans l’histoire, la question des origines et celle de l’identité sexuelle se croisent. Ce sont deux expériences différentes, mais elles participent toutes les deux à la construction de l’identité du personnage. 

Pensez-vous que l’on ose enfin dire aujourd’hui tout haut ce qui est resté longtemps tu ?

J. G. L. : Je crois que quelque chose est en train de changer. Il y a aujourd’hui une volonté plus forte de mettre des mots sur ce qui a longtemps été tu. Beaucoup d’histoires familiales sont ainsi restées dans le silence, que ce soit à cause de la peur du regard des autres ou de la volonté de s’intégrer. 

Aujourd’hui, on voit une génération qui a envie de rouvrir ces histoires. Non pas pour régler des comptes, mais pour comprendre d’où elle vient. On interroge les archives familiales, on parle davantage des identités, des origines, des discriminations.

Dans mon cas, la bande dessinée a été une manière d’explorer ces questions. En travaillant sur ce livre, j’ai aussi discuté avec des membres de ma famille qui ont commencé à raconter des souvenirs que je ne connaissais pas. 

Selon vous, comment l’antitsiganisme a-t-il évolué entre les années 90 et aujourd’hui ? A-t-il changé ou juste pris d’autres formes ?

J. G. L. : L’antitsiganisme reste malheureusement très présent même si certaines choses ont changé. Il s’est transformé, il est parfois plus diffus, mais il reste profondément ancré dans notre société. Si l’on parle aujourd’hui davantage des discriminations, s’il y a plus de travaux historiques et sociologiques sur ces questions, les préjugés restent très forts dans la vie quotidienne. 

Quand j’étais enfant dans l’ouest de la France, les camps manouches s’installaient parfois près de chez nous. On les voyait passer, vendre des paniers, et il y avait beaucoup de peur et de méfiance autour d’eux. Aujourd’hui, ce qui est frappant, c’est qu'il y a une méconnaissance de ces communautés. On mélange souvent tout : on parle de “tsiganes” de manière générale alors que les groupes sont différents, Manouches, Roms, Sinti, Gitans… Et ce qu’on ne connaît pas bien, on a tendance à le craindre ou à le rejeter. 

Manouche, Manouche, une performance dessinée de Johann G. Louis, Leïla Duclos et Gilles Coquard / Samedi 21 mars 2026 : en savoir plus sur l'événement 

Retrouvez toute la programmation du Grand Festival 2026. 

Et pour aller plus loin 

Mondes tsiganes, la fabrique des images - mini-site de l'exposition