Zoom sur

"Home to Home" de Hamedine Kane par Valérie Osouf

Bibliothèque, lieu de transmission, espace de création et de circulation des idées : Home to Home, œuvre de l’artiste et réalisateur sénégalais Hamedine Kane, révèle l’une des dimensions les plus intimes de son parcours. Voyageur infatigable et lecteur passionné, il y convoque les voix de l'écrivain James Baldwin, de l'intellectuel Edward Saïd ou encore de la militante Madjiguène Cissé. À l'occasion de sa présentation dans l’exposition Aux origines, plongée dans une œuvre plurielle avec la réalisatrice et membre de School of Mutants Valérie Osouf qui a accompagné l’installation dans les murs du Musée national de l’histoire de l’immigration.

Photo de l'installation Home to Home de Hamedine Kane

© Palais de la Porte Dorée

Comment avez-vous rencontré Hamedine Kane et quel a été précisément votre rôle dans la réalisation de "Home to Home" ?

Valérie Osouf : Hamedine Kane et moi sommes amis depuis une dizaine d'années. En 2020, il m'a invitée à rejoindre The School of Mutants, collectif qu’il a fondé à Dakar en 2018 avec Stéphane Verlet-Bottéro. Depuis, nous avons participé ensemble à un certain nombre d’expositions, biennales et résidences. Parmi les membres du collectif - nous sommes désormais 7 - figure également Boris Raux, avec lequel Hamedine collabore sur de nombreux projets, notamment l’œuvre Home to Home. Dans le cadre de cette exposition, Boris a également conçu et construit les sièges de lecture présents dans l'installation.

Pour Home to Home, mon rôle a été d’accompagner l’équipe de production et de coordonner le travail de conception de l’œuvre in-situ et son dialogue avec les œuvres préexistantes.

Photo de l'installation "Home to Home" de Hamedine Kane

Legende

Vue de l'installation « Home to Home » de Hamedine Kane

Credit

Photo Quentin Chevrier © Palais de la Porte Dorée

Photo de l'installation "Home to Home" de Hamedine Kane

Vue de l'installation « Home to Home » de Hamedine Kane

Photo Quentin Chevrier © Palais de la Porte Dorée

Comment décrireriez-vous l'œuvre "Home to Home" ?

Photo de l'installation de "Home to Home" de Hamedine Kane

Détail de l'installation de l'œuvre « Home to Home » de Hamedine Kane

© Palais de la Porte Dorée

V.O : Home to Home est à la fois une bibliothèque habitée, une installation, une cartographie sensible et un espace de transmission. À travers des livres, des archives, des gravures, des dessins, des textiles, des citations et des objets, Hamedine Kane compose un paysage intellectuel et une poésie politique où se croisent écrivains, artistes, penseurs et figures historiques issus de géographies et d'époques différentes.

L'œuvre reflète une dimension essentielle de sa pratique : Hamedine est à la fois un voyageur et un grand lecteur. Depuis de nombreuses années, il mène une recherche au long cours sur les circulations des idées, des formes et des récits entre l'Afrique, les Amériques et l'Europe. 

Cette passion pour la littérature irrigue l'ensemble de son travail. On la retrouve aussi bien dans ses performances que dans ses gravures, ses dessins, ses tableaux d’écolier ou encore dans les pagnes qu'il conçoit comme des surfaces narratives où textes, images et références entrent en dialogue.

Zoom de l'installation de Home to Home, Hamedine Kane

Legende

Détail du montage de l'œuvre « Home to Home » de Hamedine Kane

Credit

© Palais de la Porte Dorée

Au cœur de Home to Home figure notamment une recherche approfondie consacrée à trois écrivains afro-états-uniens majeurs : James Baldwin, Richard Wright et Chester Himes. Mais cette constellation dépasse le seul champ des pensées noires : elle accueille également des auteurs comme Kateb Yacine ou Edward Saïd d’autres voix qui ont contribué à repenser les rapports entre histoire, culture et émancipation.

Les ouvrages présentés dessinent une généalogie intellectuelle et affective, une communauté de pensée choisie que l'artiste met en partage avec le public. L'installation invite ainsi chacun et chacune à circuler librement entre les références, à établir ses propres connexions et à s’en emparer avec ses propres affects et son parcours intime propre.

Home to Home apparaît finalement comme une maison de pensée partagée : un lieu où les savoirs, les imaginaires et les expériences se transmettent, se réinventent et continuent de voyager. Une halte, un refuge.

Cette œuvre est une commande du Palais. Si son concept avait déjà été proposé auparavant, comment est-il ici réinterprété pour l’exposition ?

V.O : Hamedine Kane adapte ses œuvres aux lieux qui les accueillent. La cabane constituait déjà le cœur du projet : elle rassemble ses pagnes dessinés, ses photographies, ses livres empaquetés et un ensemble de références littéraires, historiques et artistiques qui nourrissent son travail depuis de nombreuses années.

L'invitation du Palais de la Porte Dorée lui a toutefois permis de déployer cette bibliothèque intime dans l'espace et de lui donner une dimension plus collective. La cabane est ainsi devenue le point de départ d'un véritable paysage de pensée.

Photo de l'installation de Hamedine Kane, Home to Home

Legende

Détail du montage de l'œuvre « Home to Home » de Hamedine Kane

Credit

© Palais de la Porte Dorée

À l'intérieur de la cabane, où se trouvaient déjà deux tabourets et des livres empaquetés tels des cadeaux, plusieurs éléments sont venus enrichir le dialogue avec l'exposition. Une main sculptée tendue vers les mains de l'œuvre d'Ali Cherri installée à proximité crée une conversation silencieuse entre les deux propositions. Un buste d'enfant en bronze réalisé par Jean Osouf, portant un collier sénégalais qui n’est porté que par les enfants lui aussi, a également trouvé sa place dans l'installation. L'enfance occupe de fait une place importante dans l'univers de Hamedine Kane. Quelques branches de Sèpp, plante purificatrice d’eau complètent cette articulation de présences.

À l'extérieur, l'œuvre s'ouvre littéralement aux visiteurs. Cinq sièges de lecture conçus par Boris Raux invitent le public à s'installer, à ralentir et à prendre le temps de consulter les ouvrages mis à disposition. Cette dimension d'hospitalité est essentielle : Home to Home est une bibliothèque à habiter, à vivre.

Deux grandes interventions murales ont également été réalisées spécialement pour cette exposition par Uma Coma et Ange Petit, deux jeunes collaborateurs d’Hamedine Kane. La première prend la forme d'un vaste tableau noir de plus de six mètres de long, conçu comme une constellation ouverte de références, de langues, de signes, de citations et de figures intellectuelles. Les auteurs présents dans la cabane y dialoguent avec d'autres présences, notamment des figures féminines telles que Madjiguène Cissé, Ken Bugul ou Sylvia Wynter. Des mots issus du glossaire d'Édouard Glissant y côtoient différents systèmes d'écriture comme le n'ko ou le nsibidi. Le cinéaste Djamel Kerkar est également venu y inscrire en arabe quelques citations de Kateb Yacine, Frantz Fanon et Michael Fischer.

Photo du vernissage de l'exposition "Aux origines"

Credit

Photo Cyril Zannettacci © Palais de la Porte Dorée

Photo du montage de l'exposition "Aux origines"

Ange Petit et Uma Coma pendant le montage de l'œuvre « Home to Home »

© Palais de la Porte Dorée

La seconde intervention est consacrée à Anténor Firmin et à son ouvrage majeur De l'égalité des races humaines. Hamedine y met en lumière la manière dont Firmin a retourné contre les théoriciens raciaux du XIXe siècle, Gobineau, Broca, Topinard ou Cuvier, les outils mêmes qu'ils prétendaient utiliser pour établir une hiérarchie entre les êtres humains. Les chiffres reproduits sur le mur - citations exactes et chronologiques du livre de Firmin - rappellent la violence qui s’est exercée sur quantité de corps subalternisés au nom de la science

Installation "Home to Home" de Hamedine Kane

Credit

© Palais de la Porte Dorée

Photo de l'installation "Home to Home" de Hamedine Kane

© Palais de la Porte Dorée

Plus qu'une adaptation, cette version de Home to Home constitue ainsi une extension du projet initial. La cabane demeure son cœur battant, mais le Palais a permis d'en déployer les ramifications. Comme si la bibliothèque quittait ses murs pour révéler au grand jour les chemins de pensée, les filiations intellectuelles et les conversations qui l'habitent.

On voit sur le panneau principal le toit du Palais qui s’effondre. Comment l’interpréter ?

V.O. : Je ne peux pas parler à la place de Hamedine Kane, mais je n'interprète pas cette image comme celle d'une destruction. J'y vois plutôt l'ouverture d'une brèche.

Le Palais de la Porte Dorée porte l'héritage de l'Exposition coloniale de 1931 et d'une certaine vision du monde. Ce toit qui s'ouvre suggère peut-être la possibilité d'y faire entrer d'autres récits, d'autres mémoires, d'autres imaginaires. Non pour effacer l'histoire, mais pour la complexifier, l’enrichir, la libérer de la sclérose en quelque sorte.

Photo de l'installation "Home to Home" de Hamedine Kane

© Palais de la Porte Dorée

Cela me fait penser au slogan porté par les mouvements de sans-papiers : « Des ponts, pas des murs. » ou encore « De l’air, de l’air, ouvrez les frontières ! ». Il y a dans cette image quelque chose de cet ordre. Une invitation à ouvrir plutôt qu'à fermer, à relier plutôt qu'à séparer.
Et puis, avec un peu d'humour, on pourrait presque dire : si ce n'est pas par la porte, ce sera par le toit. Les idées, les récits et les mémoires finissent toujours par trouver un chemin.

Hamedine Kane convoque plusieurs artistes et auteurs post-coloniaux, au sein d’un espace, d’une bibliothèque presque “anti-coloniale”. Comment le visiteur peut-il s’en saisir ? 

Photo de l'installation "Home to Home" de Hamedine Kane

Credit

© Palais de la Porte Dorée

V.O. : Je ne parlerais peut-être pas d'une bibliothèque « anti-coloniale », même si de nombreux auteurs présents dans l'installation ont effectivement contribué à déconstruire les récits coloniaux ou les hiérarchies produites par la modernité occidentale. Ce qui me frappe davantage, c'est la diversité des voix rassemblées par Hamedine Kane. On y rencontre des écrivains, des artistes, des penseurs, des poètes et des militants venus d'horizons très différents : James Baldwin, Chester Himes, Sylvia Wynter ou Anténor Firmin, mais aussi Jean Genet, Maryse Condé, Kateb Yacine ou Seloua Luste Boulbina. [...]

Le visiteur n'a d'ailleurs pas besoin de connaître ces auteurs à l'avance. Il ou elle peut simplement s’asseoir, feuilleter un livre, suivre une citation, un dessin, un nom, une image. L'œuvre propose moins un parcours pédagogique qu'une expérience de stimulation, d’excitation de la curiosité.

Je crois que Hamedine cherche avant tout à partager une bibliothèque vécue. Une bibliothèque faite de rencontres, de lectures, de voyages, de découvertes et parfois même d'obsessions au long cours. Chacun et chacune est libre d'y entrer par la porte qui lui convient et d'y construire ses propres chemins.

C'est sans doute là que réside la force de Home to Home : dans cette hospitalité intellectuelle qui permet à des œuvres, des histoires et des pensées éloignées dans le temps ou dans l'espace de se rencontrer sans être réduites à un récit unique.

Quelle émotion Hamedine Kane cherche-t-il à transmettre à travers cette œuvre ?

Je ne suis pas certaine que Hamedine Kane cherche à susciter une émotion précise. Son travail me semble plutôt ouvrir un espace d'expérience, de curiosité et de rencontre.

S'il fallait néanmoins évoquer un sentiment, je parlerais peut-être d'une forme de reconnaissance. La reconnaissance de filiations intellectuelles, artistiques et humaines souvent absentes des récits dominants, mais aussi la reconnaissance de liens inattendus entre des personnes, des lieux, des histoires et des traditions de pensée que l'on imagine parfois séparés.

Home to Home invite le visiteur à ralentir, à s'asseoir, à lire, à circuler librement entre les références. C'est une œuvre qui fait confiance à l'intelligence et à la sensibilité de chacun. Elle ne délivre pas un message unique ; elle ouvre plutôt un champ de résonances.

On peut y éprouver de la curiosité, de la joie de la découverte, parfois de l'étonnement face à certaines connexions inattendues. Mais ce qui me semble le plus précieux est l'expérience d'une hospitalité de la pensée. L'œuvre nous accueille dans une constellation de lectures, de savoirs et de sensibilités sans jamais les refermer sur une identité ou un récit unique. Chacun et chacune peut y circuler librement, s'y attarder, éventuellement s'y perdre, et construire sa propre traversée.