Football & migrations
À l'occasion de la Coupe du monde de football 2026, retour sur une histoire commune : celle du sport le plus populaire de France et des migrations qui l'ont façonné, des clubs ouvriers du début du XXe siècle aux Bleus de 98.
Legende
Enfants jouant aux pieds des immeubles situés aux Mureaux à côté de l’usine Renault à Flins (Yvelines). 1983. Photographie de Ferdinando Scianna. Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration. 2006.178.1.
Le football, miroir des migrations
Introduit à la fin du XIXe siècle par de jeunes bourgeois influencés par la culture britannique, le football est rapidement adopté par les ouvriers et les employés des grands centres urbains, industriels et portuaires. Le Havre, Rouen, Marseille, Paris ou encore Roubaix figurent parmi les premiers foyers de son développement. Dans ces villes, marquées par d'importants mouvements de population, émergent les premières générations de joueurs qui contribuent à populariser ce sport à l'échelle nationale.
En France, l'essor du football est intimement lié aux grandes vagues migratoires. Dès la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle, l'arrivée de nouvelles populations transforme les villes, les quartiers et les lieux de sociabilité. Le sport accompagne ces mutations et s'enracine dans les territoires marqués par l'industrialisation.
Dans le Nord minier, les régions sidérurgiques de Lorraine, mais aussi dans les communes de la proche banlieue parisienne comme Clichy, Saint-Ouen, Levallois ou Pantin, les clubs deviennent de véritables lieux de rassemblement. Ils favorisent les rencontres entre habitants et participent à l'ancrage local des populations nouvellement arrivées.
Pour en savoir plus, lire notre dossier Football et immigration
Paul Almasy, Vie quotidienne des immigrés portugais dans le bidonville de Champigny-sur-Marne, 1963 (titre de la série), tirage gélatino-argentique sur papier, 60,5 cm x 50 cm, Collection du Musée national de l'histoire de l'immigration. 2007.48.1
© Paul Almasy / AKG-images / Musée national de l’histoire de l’immigration
Pour de nombreux immigrés, le football permet de maintenir un lien avec leur pays d'origine tout en tissant de nouvelles attaches dans la société française. Portugais, Italiens, Espagnols, Algériens, Marocains, Tunisiens, Turcs ou encore Yougoslaves fondent des clubs qui reflètent leur histoire, leurs solidarités et leurs parcours migratoires.
Des clubs comme les Lusitanos de Saint-Maur ou l'AS Algérienne de Villeurbanne témoignent encore aujourd'hui de cet héritage.
Mais ces clubs ne sont pas seulement des lieux de pratique sportive ou de sociabilité communautaire. Dans un contexte marqué par les luttes sociales et les revendications des travailleurs immigrés, le football devient également un espace d'expression collective.
Des terrains aux espaces de revendication
Dans les années 1970, le football occupe une place particulière dans la vie des travailleurs immigrés. Au sein des foyers, notamment ceux gérés par Sonacotra, des équipes se forment et des tournois sont organisés entre associations, quartiers et collectifs.
Gabanou J. (photographe), vers 1970, Carte postale du foyer Sonacotra à Montreuil (16, Place Berthie-Albrecht). Collection du Musée national de l'histoire de l'immigration. 2010.27.12.12
Ces rencontres dépassent largement la compétition sportive. Elles offrent des moments de convivialité, de fête et de solidarité, tout en servant de lieux d'échange et d'organisation dans un contexte marqué par les mobilisations.
Marque la finale de la Coupe de football des travailleurs immigrés, en écho à la Coupe du Monde en Argentine.
Legende
Affiche de la finale de la coupe de football des travailleurs immigrés, Paris, 1978 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration
Organisée le même jour que la finale de la Coupe du monde en Argentine, elle réunit plusieurs équipes issues de l'immigration, parmi lesquelles l'Étoile sportive arabe ainsi que des formations venues de Melun et de Nogent-sur-Oise.
Associant football, musique et revendications collectives, l'événement montre comment le sport peut devenir un puissant outil de visibilité pour des populations largement absentes des représentations médiatiques.
Ces initiatives se prolongeront plus tard avec la création de la « Coupe du monde des banlieues », organisée en marge des Coupes du monde de 1998 et de 2006 pour donner une tribune sportive aux quartiers populaires issus de l'immigration.
Est le premier footballeur noir à porter le maillot de l'équipe de France en 1931.
Des joueurs venus d’ailleurs aux héros nationaux
L'histoire du football français est aussi celle des circulations internationales. Dès ses débuts, ce sport se construit grâce aux influences étrangères : des fondateurs britanniques du Havre Athletic Club aux joueurs venus d'Europe centrale et d'Amérique du Sud recrutés par les clubs professionnels dans les années 1930.
Les parcours individuels racontent également cette histoire.
Legende
Larbi Ben Barek. 5 novembre 1938 © Presse Sports - L'équipe
Parmi ces trajectoires venues d'ailleurs, celle de Larbi Ben Barek occupe une place singulière. Surnommé « la perle noire », il s'impose comme une figure majeure du football français et international. Son parcours demeure toutefois marqué par le racisme et les représentations coloniales de son époque.
La guerre d'Algérie vient également bouleverser les trajectoires sportives. En 1958, Rachid Mekhloufi quitte l'équipe de France, dont il est l'un des joueurs les plus prometteurs, pour rejoindre l'équipe du FLN, créée afin de défendre sur la scène internationale la cause de l'indépendance algérienne.
À lire : la BD Un maillot pour l'Algérie de Javi Rey, Kris et Bertrand Galic
Au fil des générations, les joueurs issus de l'immigration contribuent pleinement à écrire l'histoire de l'équipe de France. C'est le cas notamment de Raymond Kopa[szewski], Juste Fontaine, Marius Trésor et plus tard Michel Platini, Luis Fernandez et Zinedine Zidane. Leur présence nourrit l'image d'un football capable de rassembler au-delà des origines. Une vision qui mérite toutefois d'être nuancée.
Pour en savoir plus, découvrez le documentaire d'Éric Cantona et Gilles Pérez, « Foot et immigration, 100 ans d'histoire commune »
Entre intégration et discriminations : un équilibre fragile
Le football est souvent présenté comme un puissant vecteur d'intégration. Dans les clubs amateurs comme au plus haut niveau, il favorise les rencontres, l'apprentissage de la vie collective et, pour certains, une véritable ascension sociale.
L'équipe de France championne du monde en 1998, associée à l'expression « Black-Blanc-Beur », demeure l'un des symboles les plus forts de cette idée d'unité nationale. Cette représentation ne saurait cependant masquer une réalité plus complexe. Comme le reste de la société, le monde du football est traversé par des discriminations : racisme dans les stades, préjugés au sein des clubs, inégalités de traitement ou stéréotypes liés aux origines.
Lire l'article « L'effet Zidane », ou le rêve éveillé de l'intégration par le sport de Mogniss H. Abdallah
Conçues pour l’émission satirique Les Guignols de l'Info et aujourd’hui conservées dans les collections du Musée, les marionnettes de Marcel Desailly, Zinedine Zidane et David Trezeguet témoignent de la place exceptionnelle qu’occupait alors l’équipe de France dans l’imaginaire collectif.
À la croisée du sport, des médias et de la culture populaire, ces objets rappellent combien les joueurs de l’équipe championne du monde étaient devenus des figures familières du quotidien des Français. Les Guignols de l’Info ont contribué à façonner cette notoriété en transformant les footballeurs en personnages de satire, immédiatement reconnaissables, dont les traits étaient amplifiés pour susciter le rire et nourrir le commentaire social.
Ces marionnettes invitent également à porter un regard plus nuancé sur les représentations médiatiques de l’époque. Derrière l’humour et la caricature se dessinent les questions de visibilité, d’identité et d’appartenance qui ont accompagné la médiatisation de joueurs issus d’horizons divers. Elles constituent ainsi des témoins précieux d’une période où l’équipe de France incarnait à la fois un symbole de réussite sportive, un phénomène culturel majeur et un sujet de débat dans la société française.
Legende
Marionnettes de Marcel Desailly, Zinedine Zidane, David Trezeguet pour Les Guignols de l’info
2009. Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Inv. 2010.10.3/4/5
Alain Duverne, marionnette de Michel Platini dans Les Guignols de l’info, 2009, inv. 2010.10.1
La perception des joueurs africains en France illustre cette ambivalence. Si leurs performances sportives sont largement reconnues, leurs parcours continuent parfois d'être interprétés à travers des représentations héritées de l'histoire coloniale.
Lire l'article : La perception des joueurs africains en France de Claude Boli
À l'image de la société française, le football est donc à la fois un espace de rencontres, d'intégration et de réussite, mais aussi un terrain où persistent tensions, discriminations et inégalités. Son histoire témoigne autant de sa capacité à rassembler que des défis toujours actuels liés à l'égalité et à la reconnaissance.
Le football dans nos collections
Au-delà des performances sportives, le football constitue un patrimoine culturel à part entière. Photographies, affiches, objets, témoignages de joueurs ou de supporters racontent l'histoire des migrations sous un angle original et souvent méconnu.
Pour aller plus loin
Au miroir du sport
Revue Hommes & Migrations n°1226, juillet-août 2000
Publié à la veille de l'Euro 2000, cette revue interroge le rôle du sport dans les parcours d'intégration.
Allez la France ! Football et immigration
Catalogue de l'exposition Allez la France ! Football et immigration, histoires croisées. Sous la direction de Claude Boli, Yvan Gastaut, Fabrice Grognet, mai 2010.